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 (gabriel) et qu'ils oublient où ils étaient, et qui ils étaient.

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âge : dix-sept ans.
avatar : ksenia komleva.
crédits : le pape.

MessageSujet: (gabriel) et qu'ils oublient où ils étaient, et qui ils étaient.   Mer 23 Jan - 11:41



On jouait parce que l’Océan est grand, et qu’il fait peur, on jouait pour que les gens ne sentent pas le temps passer, et qu’ils oublient où ils étaient, et qui ils étaient. On jouait pour les faire danser, parce que si tu danses tu ne meurs pas, et tu te sens Dieu.

Je voudrais être comme ces autres.
Ces filles.
Belles et insouciantes.
Incroyablement belles et légères.
Je voudrais être comme ces filles. Celles qu'on voit dans les magazine – photo sur papier glacé, encore plus froid que moi.
Mais je ne suis que l'enfant. Le fantôme. La gamine.
Maman ne me parle plus. Maman en a marre d'attendre une réponse. Elle ne me jette plus que des regards en biais. Des regards déçus. Des regards qui crient qui est-tu et que me veux-tu. Et sous ses regards, je me recroqueville. Je suis un peu plus enfant, un peu plus fantôme, un peu plus gamine.
Papa veut bien me prendre dans ses bras quand rien ne va, quand tout explose, quand je crie si fort à l'intérieur : quand il est le seul à m'entendre. Il me prend dans ses bras et me raconte des histoires, comme toujours, comme depuis le tout premier jour.
Celui de ma naissance.
Ou un peu après : je ne sais plus.
Je sais bien que je ne suis pas d'ici. La vieille dame d'Almayer me l'a dit, la dernière fois. Je ne connais pas son prénom mais elle, elle sait tout de nous. De nous tous. La dernière fois que je l'ai croisée, elle m'a dit qu'elle se souvenait du jour de mon arrivée. Elle a dit que je marchais déjà, que j'avais les yeux écarquillés et qu'avec Maman – qui pleurait – nous sommes allées à la pension.
Elle m'a dit que je ne parlais pas et que maman avait demandé où était le médecin. Mais il n'était pas là : alors je ne l'ai jamais vu.

Aujourd'hui, Maman ne pleure plus. Elle lit et parfois – souvent – elle ne fait rien. Rien du tout. Papa lui parle, elle lui répond. Mais sa voix est lente et absente. Sa voix n'est pas la voix d'une mère, elle est celle d'une inconnue, d'un souvenir, d'un espoir peut-être aussi. Elle est celle d'un ailleurs auquel plus personne n'a accès. Même pas Papa. Alors je m'échappe. Je m'envole au dehors pour ne plus entendre cette voix qui remue des souvenirs à l'intérieur de mon ventre. Des souvenirs dont je ne me souviens plus.

Dehors il fait froid. J'ai oublié de prendre mon manteau alors je grelotte. Sans savoir où aller. Sans savoir quoi faire. Je voudrais aller au café : mais je ne sais pas quoi prendre et même en le sachant, je ne saurais pas comment le dire. Je me dirige quand même vers la place, à la recherche d'un peu de chaleur, de vie, de sens. De tout.
Le vide qui m'emplit me fait peur.

À l'intérieur du café, ils discutent. Ils ne m'entendent pas rentrer. Il y a seulement la vieille dame, qui s'approche de moi et qui me dit j'ai vu un homme qui te ressemblait, la dernière fois, mais la vieille dame est vieille et souvent, souvent, elle imagine. Je ne souris pas. Il avait tes yeux. Je ne réponds rien. Les mots ne viennent pas.
Je m'assieds, tout au fond. Le gérant vient me voir, il me dit, bonjour mademoiselle, tu veux boire quelque chose et je regarde ses pieds parce que je ne veux pas qu'il lise dans mes yeux. Je ne veux pas qu'il voit à quoi, à qui je pense. Je ne veux pas qu'il imagine les souvenirs réveillés par la vieille dame. Je tremble, peut-être, un peu.
Et je m'en vais en courant. Parce que je ne sais pas. Je ne sais pas.
Si Anja avait été là elle aurait pu. Elle aurait dit : un chocolat, pour la demoiselle et puis c'est tout. Et le chocolat aurait chassé les images et j'aurais pu lui sourire, peut-être même articuler merci et penser tu me sauves, Anja, sans toi, ce serait trop dur. Mais Anja n'est pas là et je suis seule.
Alors je cours.
Quitte à tomber.
Quitte à me briser.

Le soleil, bientôt, va tomber. Mais je ne veux pas rentrer.
Je me laisse glisser sur un banc, le regard fixé sur un point invisible, loin devant moi.

Je ne me souviens plus de ton prénom, tu sais. Maman ne le dit plus alors j'ai oublié. Mais je sais ce que les gens disaient. Ils disaient : oh, qu'ils sont mignons. Ils ont les mêmes yeux, vous savez ? Oui. Oui, on savait. On avait les mêmes yeux. Mais la vieille dame ne peut qu'imaginer. Tu n'es pas là, n'est-ce pas ? Tu es ailleurs. Tu es loin. Tu m'as laissé. J'aurais pu, tu sais, partir avec toi. Tu aurais pu, tu sais, me prendre sous le bras. Dans ta fuite sans fin, tu aurais pu. Tu étais le pirate et j'étais la princesse. J'aurais sûrement été un poids pour toi. Alors tu es parti seul : le menton relevé et une larme rouge sang sur la joue.
Tu n'es pas là.
La vieille dame ment.
Je suis sûre qu'elle ment.
Tu ne peux pas être là.
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Invité

MessageSujet: Re: (gabriel) et qu'ils oublient où ils étaient, et qui ils étaient.   Mar 5 Fév - 14:22

Le liquide passe et repasse sur sa peau, brûlant. Puis sa bouche rencontre le goulot de la bouteille, qui elle, contient un autre liquide. Et voilà qu'enveloppé d'eau de l'extérieur, il se drape d'alcool de l'intérieur. Il n'a jamais passé autant de temps sous une douche, ni sous un jet si chaud. Mais il a besoin d'étouffer dans un espace clos, de sentir sa peau rougir, lui faire mal pour mieux l'insensibiliser à terme. Il se sent ridicule, au fond. Il sent bien que pallier le malheur par une réaction aussi démesurée, lui ressemblant aussi peu, n'a aucun sens. Il se blâme de sa propre connerie sans pour autant ne pouvoir éloigner l'idée que c'est Louison qui l'a isolé, qui l'a perdu dans cette ville creuse, dénuée de loups, et qui refuse qu'il s'en aille, et qui refuse qu'il respire.
Voilà maintenant une semaine que Louison a disparu, dieu sait où, et Gabriel se découvre aujourd'hui une faiblesse qui rend chez lui l'attente insupportable. Il se trouve obligé de la pallier avec des grands n'importe quoi. Des oublis. Actualiser des pulsions de mort pour mieux oublier les pulsions de vie qui ne demandent qu'à être réalisée et ne peuvent pas. Gabriel perdu sans dans Almayer: la-peau-et-les-os. Il ferme le jet de la douche, sort encore trempé, bouteille à la main, et déambule dans la chambre sans prendre le temps de se sécher ou de s'habiller. Il tourne en rond. En rond, en rond, en rond, se demande pourquoi il n'a pas le tournis, combien de litres d'alcool il faudra à son corps pour le laisser atteindre l'ivresse suprême, celle précisément qui permet d'atteindre l'oubli. Après tout, sa vie n'est rien. Un vide intersidéral. Il a donné la moitié de cette existence pourtant enthousiaste au début à une fille qui s'est amusée à la bouffer, l'aguicher, l'enlacer entre ses bras, ses hanches, ses cuisses, ses pieds tant et si bien que cette fille est devenue son existence même. Et puis, comme ça, en trente secondes, elle l'a fracassée au sol. L'existence de Gabriel sans Louison, sans loups, demande une complète redéfinition. Et il est jeune, mais la tristesse et la douleur lui font se sentir vieux. Et il se sent trop vieux pour refaire, re essayer.

Il se sent épave. Il se laissera flotter sur l'eau, empli d'un autre liquide autrement plus mortel, s'il le faut. Mais recommencer non. Il est trop loin, trop vieux, trop lasse.
Comment oublier sans entamer un processus de recommencement? Comment oublier et se souvenir? Où sont partis les souvenirs de sa vie qui ne lui sont pas, maintenant, douloureux?
L'enfance, la tout petite enfance. Là où papa ne cognait pas, là où le visage de maman se fendait si souvent d'un sourire lumineux que le petit, à qui on avait mal expliqué le mot, désignait comme celui d'un ange et y croyait littéralement dur comme fer. Cette époque où la haine n'avait pas encore traversé Gabriel, où il prenait le temps de rire gratuitement, spontanément, sans y réfléchir avant. Cette époque où il éprouvait un amour infini pour deux êtres qu'il était encore incapable de juger puisqu'on ne lui avait pas encore fourni de codes moraux.
Je vous déteste. Je vous hais. Je vous hais peut être plus encore que je ne hais Louison. Vous avez joué à être des parents, et à ce jeu vous avez manqué cruellement de savoir-faire, d'imagination. Vous ne m'avez rien laissé. Je ne parle même pas de possessions matérielles, ça, je m'en fous. Mais je n'ai aucun souvenir auquel m'accrocher. Aucun bagage de tendresse ou même d'apprentissage par la douleur à trimballer. L'éducation que vous m'avez donné était simplement vide, flasque, dénuée de sens, d'amour. Vous êtes dégueulasses. Vous ne m'avez rien laissé du tout. Je suis une coquille vide qui a donné le reste de sa vie à un autre courant d'air et qui, l'ayant perdu, n'a plus rien à se raccrocher parce qu'on ne lui a pas donné d'Histoire.
Les larmes coulent doucement de ses yeux, traversent ses joues, pendent un instant sur son menton avant de s'écraser bêtement sur son torse nu. Ce n'est pas ça, le plus douloureux. La vraie douleur, c'est les sanglots qui se coincent maladroitement dans sa gorge, qui le brisent un peu plus, qui le font hoqueter. Gabriel nu, seul dans sa chambre, bouteille à la main, pleure absolument comme un enfant. Sans retenue, sans honte. Je suis rien. Juste de la colère.

Et pourtant il y a ces yeux, si semblables aux siens. Cet espèce d'être minuscule arrivé peu après lui. Cette si jolie petite fille qu'il a abandonnée par lâcheté et égoïsme de la douleur, de la violence. Il estimait à l'époque, dans sa grandiloquence toute adolescente, la protéger en se tirant. Agathe, petite Agathe, qu'est-ce que je t'ai fait? Où es-tu, qu'on-t-il fait de toi? Une coquille vide, aussi? Un être blanc déambulant dans les rues comme une forme à demie matérielle? Langlois s'habille. Il faut sortir. Faire semblant de vivre. Finir la bouteille, la jeter discrètement, déambuler dans les rues en espérant que le contact du bitume apportera de la substance à ses réflexions et ses arguments. Il tangue, un peu. Dans quelques temps il sera absolument ivre - le temps que le breuvage fasse son véritable effet. Il marche comme un pantin dont le manipulateur est lentement en train de s'endormir. Les mêmes yeux que les siens flottent dans le paysage. La voix de sa mère, fatiguée, qui lui dit doucement "Elle s'appelle Agathe. Fais attention en la prenant, c'est fragile un bébé." La voix du père. "Qu'est-ce que vous foutez dans ces costumes ridicules? Enlevez moi ça tout de suite, bordel!" Les costumes des gosses déchirés. J'étais un pirate, tu étais une princesse, tu grandissais si vite j'avais peur, j'avais peur de ne pas pouvoir te protéger comme j'avais promis quand tu es née, j'arrivais pas à faire la différence entre toi si petite dans les bras de maman, toi plus grande dans les miens, nous perdus dans l'univers, je savais pas quoi faire, je pouvais plus la douleur, tu sais, dans ma poitrine, il y avait une écorchure, une des ces vilaines écorchures, et toi dans mes bras, je.

Sur le trottoir d'en face il y a enfin un être vivant. Il a un peu honte que quelqu'un le voie pleurer, manifestement ivre, manifestement bardé d'honneur familial - ou il ne sait pas. C'est une jeune femme. Alors il traverse la rue déserte, et s'approche d'elle pour s'excuser, derrière encore le rideau de quelques larmes qui s'attardent. Elle le regarde, muette. Non, ce n'est pas possible que ce soit toi. Tu n'es pas là. Tu ne peux pas être là.
Et sous une couche de larmes usées, si lasses qu'elles hésitent à sortir, Gabriel découvre deux yeux. Deux yeux nouveaux, semblables-aux-vieux-siens. Sa bouche s'ouvre. Dans le mouvement de son visage, une larme coule.
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