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 toujours. (paul)

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MessageSujet: toujours. (paul)    Mer 16 Jan - 19:45



On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.



C'est une journée comme les autres. Une belle journée d'hiver.
Le soleil était déjà haut dans le ciel, quand elle a ouvert les volets. Tout doucement, pour ne pas réveiller Marcel qui dormait encore, son sourire bienheureux attaché aux lèvres. Elle a ouvert les placards, a sorti un bol, une cuillère et le pot de confiture. Le pain était déjà sur la table. Comme ça quand Marcel se lèverait, il n'aurait qu'à s'asseoir et à se servir. Elle est comme ça, Anja, à laisser ce genre de petites attentions pour ceux qu'elle aime et dont elle prend soin. Gentille Anja.
Elle est retournée dans sa petite chambre qui n'a pas changé depuis le temps. Les mêmes photos délavées sur les murs, les mêmes meubles usés. Elle a ouvert son armoire, a sorti une petite robe, des collants. Puis elle a mis ses chaussures, a enfilé une veste. Elle a pris un petit panier, a laissé un mot sur la table. Un mot qui disait Je vais au marché, je reviens vite. Bon petit déjeuner. Je t'aime, Anja. Oui, elle avait signé. Comme toujours. Qu'est-ce que c'était que cette habitude de signer ? Comme si ça pouvait être quelqu'un d'autre. Pire encore, laisser un mot à un aveugle, quel intérêt ? Avait-elle perdu la tête ? Mais non, Marcel était intelligent, et il la connaissait. Ils avaient leurs habitudes. A défaut de pouvoir lire le mot, il pourrait sentir le papier entre ses doigts et il saurait. Il saurait que sa sœur était partie au marché, comme toujours, et qu'elle pensait à lui. Il saurait déchiffrer tout ce qu'elle avait écrit, pas besoin de ses yeux pour cela, juste de son cœur.
Elle est donc sortie et maintenant, elle se dirige doucement vers le marché. Elle traverse les rues qu'elle connait par cœur sans se presser. Dans cette vie, dans celle ville, pas besoin de se presser. Ici, le temps semble être arrêté. Un jour comme ça, une pause. Et rien ne change plus depuis. On retrouve les mêmes personnes, on refait les mêmes gestes. Encore et encore. Éternel recommencement.
Comme d'habitude, elle commence par acheter quelques fruits, parce que c'est important les vitamines. Ensuite, elle reprend de la farine, pour pouvoir faire des gâteaux, du sucre et du chocolat, leur péché mignon, avec Marcel. Elle s'apprête à aller prendre les œufs, dernier ingrédient avant de rentrer, quand soudain, elle le voit. Son cœur s'emballe, douce mélodie. On le lui avait dit, qu'il avait fière allure, maintenant. Cheveux bouclés, grands yeux clairs, les mains dans les poches. Beau sourire sur le doux visage de la jolie Anja. On lui avait bien dit qu'il était rentré. Elle n'y avait pas cru.
Elle se précipite vers lui, laisse tomber son panier - heureusement qu'il n'y avait finalement pas d'oeufs - et lui saute au cou. Elle ne pense pas qu'à vingt-cinq ans, ça ne se fait plus. Qu'elle a tellement changé, que ça fait tellement longtemps, que Paul ne la reconnaîtra pas et qu'il se demandera sans doute qui est cette folle, pendue à son cou. Mais Anja s'en fiche, car un instant, la jeune femme est redevenue petite fille. Elle laisse échapper un joli rire, et reste tout contre lui. Elle l'examine, comme si elle cherchait à graver chaque détail de son visage pour ensuite le comparer avec le souvenir qui lui reste, seule chose, promesse oubliée, qu'il lui a laissé en partant, après avoir brisé son cœur d'enfant.
- Paul ! Je suis tellement contente de te voir ! Je savais que tu étais revenu, enfin, on me l'avait dit, mais je n'y croyais pas. Je veux dire, tu es revenu et tu ne t'es même pas précipité chez moi ? Tu es allé chercher le coquillage ? Tu ne l'as pas trouvé ? C'est pour ça que tu n'es pas venu ? Ce n'est pas grave tu sais, il ne faut pas t'en faire pour ça ! Tu aurais dû venir quand même !





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MessageSujet: Re: toujours. (paul)    Mer 16 Jan - 22:40

Il laisse ses pas se guider. Doucement. Dans des allées dont il a perdu tous les prétendus souvenirs qu’il avait enfant. Prétendus, parce qu’au fond, ces souvenirs n’existent pas, n’existent plus. Au fond, il a tout oublié des gens d’ici, d’Almayer, hormis les quelques vieux qu’il allait voir quand il était gamin. Et tous ces souvenirs racontés au fil des voyages en mer, des voyages sur les vagues. Des souvenirs racontés, des souvenirs dont il se rappelle. Des souvenirs qui l’ont marqué, un peu. Mais des souvenirs à moitié effacés, aussi. Des souvenirs qui sont vieux de seize ans. Il a l’impression d’avoir les souvenirs d’un autre homme, d’un homme qui lui aurait raconté tous ses liens avec Almayer et dont il se rappellerait les paroles. C’est idiot comme comparaison. En tous cas, ses pieds semblent avoir plus de souvenirs que lui. Il sort de la pension, fait quelques mètres avant de les sentir s’enfoncer légèrement dans le sable. Il tourne la tête, détaille la mer, qu’il considère un peu comme étant sa mer. Sa mère. Enfant des eaux. Il passerait sa vie sur les bateaux, à voguer à travers les mers et les océans, comme un aventurier, ces aventuriers qui recouvraient les murs de sa chambre. L’Indiana Jones des eaux. Le Sinbad des temps modernes. Ses pieds s’enfoncent légèrement, mais ils ne restent jamais assez longtemps immobiles pour s’enfoncer encore plus. Pour ne faire plus qu’un avec le sable, pour s’enraciner. Et finalement, finalement il se laisse tomber sur le sol, ses jambes remontées, ses bras posés sur ses genoux, et ses yeux plongés dans la mer, comme un défi qu’il lui lancerait. Il la fixe, la provoque. Cherche à l’énerver, tout au fond de lui. Cette mer, cette mer qu’il a tant fendue, cette mer qui l’a tant fait voyager. Mais qu’attend-t-elle pour venir le récupérer, pour venir le chercher ? Il attend, la fixant, les mains serrer. Il attend qu’elle se décide à venir pour l’emporter, lui et ses secrets. Pour le faire revivre. Mais pourquoi a-t-il fait ça ? Il ferme les yeux.
Et lorsqu’il les rouvres, le voilà arrivé au marché. Comment ? Par quel moyen ? Il ne sait pas. Il ne sait pas mais il y est, pourtant. Il regarde autour de lui, les différents étalages, les différents produits. Du poisson, des fruits, des légumes, des féculents, de la volaille et tout le reste. Il n’avait pas mis les pieds dans un endroit comme celui-ci depuis.. Depuis longtemps. Depuis avant son dernier départ, son dernier voyage en mer. Il n’en n’avait tout simplement pas le temps. Peut-être que d’être ici changera la donne. Tellement absorbé par les tomates qu’il ne remarque même pas cette femme, cette femme qu’il ne connait pas. Il ne la remarque pas avant qu’elle ne lui saute au cou, le faisant sursauter et lui arrachant un petit cri. Il la détaille avec de grands yeux.
- Paul ! Je suis tellement contente de te voir ! Je savais que tu étais revenu, enfin, on me l'avait dit, mais je n'y croyais pas. Je veux dire, tu es revenu et tu ne t'es même pas précipité chez moi ? Tu es allé chercher le coquillage ? Tu ne l'as pas trouvé ? C'est pour ça que tu n'es pas venu ? Ce n'est pas grave tu sais, il ne faut pas t'en faire pour ça ! Tu aurais dû venir quand même !
Il ne comprend toujours pas. Pourquoi se serait-il précipité chez elle ? De quel coquillage est-ce qu’elle parle ? Il fronce légèrement les sourcils, la détaille, totalement ahuri.
- Je, euh.. Pardon mais.. ?
Pardon mais qui êtes-vous ? Je ne vous connais pas. Qui êtes-vous ? Et comment me connaissez-vous ? Il cherche dans sa mémoire, cherche, cherche, creuse. Non, non ça ne lui revient. Bordel, qui est-ce ?
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MessageSujet: Re: toujours. (paul)    Mer 16 Jan - 23:45



Anja est réellement heureuse. Ni le sourire qui éclaire son visage ni l'enthousiasme avec lequel elle l'accueille ne sont feints. Elle ne pensait pas le revoir un jour, Paul, mais son retour l'enchante. Elle s'imagine qu'ils vont de nouveau se promener ensemble sur la plage, grimper sur les falaises, pour observer le coucher du soleil, déjeuner sur le ponton, en observant les voiles des bateaux au loin. Elle a l'impression que c'est Paul, son Paul, qui est revenu, celui qui l'a quittée il y a tant d'années. Son sourire se fait un peu plus grand. Elle a le cœur en fête. Elle pensait que les gens, ils ne faisaient que la quitter. Encore et encore. Elle ne pensait pas qu'ils revenaient. Elle en est tellement heureuse, qu'elle ne remarque pas la mine perplexe qu'affiche Paul. Son petit cri de surprise la sort de ses pensées, elle lève les yeux vers lui et le détaille.
- Je, euh.. Pardon mais.. ?
Toute sa joie disparaît d'un seul coup, comme ça. Il ne la reconnait pas. Il fallait s'y attendre, il est parti il y a longtemps. Il a sans doute rencontré plein de gens intéressants, de jolies filles, de nouveaux amis. Pourquoi il s'en serait souvenu, de cette gamine avec qui il passait ses journées, avec qui il allait chercher des coquillages ? Pourquoi il s'en serait souvenu, de ce coquillage, ce si gros et si beau coquillage qu'ils avaient trouvé et qu'ils avaient décidé de cacher ? Ça devait être leur rituel, ils l'avaient décidé quand ils avaient su qu'il partait. Quand il reviendrait - parce qu'il allait revenir la voir, évidemment ! - il irait récupérer leur coquillage et lui rapporterait aussitôt. Et ils se retrouveraient. Au début, Anja y avait cru. Elle guettait par la fenêtre tous les jours. Et puis, elle avait arrêté d'être toujours à l'affut de sa présence, persuadée qu'il rentrerait vite. Elle s'était dit qu'il faudrait attendre quelques années, et elle avait attendu. Et puis les quelques années s'étaient transformées en beaucoup, et elle avait arrêté d'espérer. Arrêter d'y croire. Qu'aujourd'hui, Paul soit là, ça sonnait comme un miracle à ses oreilles. Elle aurait dû savoir, que c'était trop beau pour être vrai. Pourquoi se serait-il souvenu d'elle ?
Aussitôt elle le lâche, elle enlève ses bras de son cou, repose ses pieds à plat parterre, avec un air un peu embarrassé.
- Anja. C'est moi, Anja. Évidemment, tu ne peux pas me reconnaître mais j'avais pensé que tu te souviendrais du coquillage. Ou au moins que tu viendrais me voir.. Enfin, c'était un peu ridicule, après toutes ces années, de continuer à y croire, de penser que tu te souviendrais de moi. Excuse-moi, j'ai dû te faire peur. Tu as dû te demander quelle mouche avait piqué cette folle..
Il faudrait être aveugle pour ne pas remarquer la déception qui s'étale sur sa figure, mêlée à une pointe de tristesse, au fond de ses yeux. Elle se penche, ramasse le panier.
- Je ne vais pas t'embêter plus longtemps. De toute façon, il faut que je rentre. Marcel m'attend. Enfin, tu ne te souviens pas, Marcel mon petit frère. J'ai été.. contente de te revoir.
Elle ne comprend pas pourquoi ça la blesse, Anja. C'est vrai, ils ont été amis mais c'était il y a longtemps. Cela fait longtemps qu'elle a perdu sa place dans son cœur et qu'il s'est effacé de sa vie. Pourquoi l'aurait-elle récupéré, aussi simplement ? S'il suffisait de sauter au cou des gens pour rattraper toutes les années perdues, ça se saurait. Elle passe une main dans ses cheveux blonds, un peu gênée. Mal à l'aise surtout, d'avoir fait étalage de cet espoir stupide. Stupide mais pourtant c'est lui le premier, qui lui est monté au cœur, quand elle a su qu'il était revenu. Sale espoir. Comme s'il avait pu se souvenir d'elle. Si elle avait vraiment compté, il se serait rappelé, et c'est peut-être ça qui lui fait le plus mal. De savoir que la place que lui occupait dans son cœur, elle ne l'a jamais eu dans le sien. Pourtant, elle ne peut pas se résoudre à partir comme ça, à tourner les talons aussitôt, sa dignité blessée sous le bras. Elle a besoin d'entendre ce qu'il va répondre, mince et inutile espoir que finalement, il ne l'ait pas complètement oubliée.

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MessageSujet: Re: toujours. (paul)    Jeu 17 Jan - 15:12

Les yeux de Paul continuent de la fixer. Merde, merde, qu’il se rappelle. Il faut qu’il se rappelle. Il la détaille, et son cœur se serre en remarquant son visage qui se décompose, sa mine triste. Alors qu’elle lui avait sauté au cou, joyeuse, heureuse même, alors qu’elle l’avait reconnu et qu’elle était la première à se montrer si heureuse de le revoir, lui, il ne la reconnaissait pas. Ces souvenirs qui semblent avoir été racontés, il faut qu’il creuse dedans. Il sent ses bras se détacher de son cou, continue de la regarder, de la fixer. La voilà qui recommence à parler. « Anja. » Il fronce légèrement les sourcils, et là, tout revient comme une claque dans la figure. Oui, c’est bon, il se rappelle.
- Anja. C'est moi, Anja. Évidemment, tu ne peux pas me reconnaître mais j'avais pensé que tu te souviendrais du coquillage. Ou au moins que tu viendrais me voir.. Enfin, c'était un peu ridicule, après toutes ces années, de continuer à y croire, de penser que tu te souviendrais de moi. Excuse-moi, j'ai dû te faire peur. Tu as dû te demander quelle mouche avait piqué cette folle.. Je ne vais pas t'embêter plus longtemps. De toute façon, il faut que je rentre. Marcel m'attend. Enfin, tu ne te souviens pas, Marcel mon petit frère. J'ai été.. contente de te revoir.
Il continue de la fixer. Il la regarde passer ses mains dans ses cheveux, il la regarde être toujours autant gênée. Il ne sait pas quoi dire, il la fixe, et la gêne s’empare aussi de lui. Il ne trouve pas les mots. Il essaye de trouver ce qu’elle pourrait vouloir entendre sortir de sa bouche, mais il n’y arrive pas. Et si ce n’était pas ça, qu’elle voulait ? Et si c’étaient d’autres mots, qu’elle voulait, que ceux qu’il est sur le point de prononcer ? Mais lorsqu’il regarde cet air dépité, miné par son manque de tact, par cet.. oubli, il remarque qu’il ne peut rester là, les mains dans les poches, à ne rien dire. Il cherche, il creuse, il tente de trouver les bons mots, ceux qui la guériront, ceux qui lui feront du bien, ceux qui lui permettront de recommencer à sourire comme lorsqu’elle l’a vu. Parce qu’elle a tout de même un beau sourire, et de se dire qu’il en est l’origine, la cause, lui aussi veut sourire. Alors il finit par prendre sa main, par la serrer.
- Anja, oui. Je me souviens. Je suis désolé, tu as beaucoup changé alors.. C’est vrai que je ne t’ai pas reconnu. J’espère que tu ne m’en veux pas trop.
Il la détaille, à la recherche de cette étincelle qui brillait dans ses yeux quelques secondes plus tôt. Il lui sourit, un sourire réconfortant, un peu charmeur aussi. Comme Paul, l’ancien Paul, le Paul enfant aurait fait. Alors il serre un peu plus sa main, ne la quitte pas des yeux.
- J’étais sur la plage, ce matin. J’ai cherché le coquillage, mais je n’ai pas réussi à le retrouver, alors c’est vrai que je m’en suis un peu voulu. Et je suis vraiment idiot, pardonne moi de ne pas t’avoir reconnu. Au fond, tu as toujours le même sourire, et la même énergie que quand on était petits.
Nouveau sourire. Il attend le sien, pour desserrer son cœur, pour l’apaiser. Pour que tout rentre dans l’ordre.
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MessageSujet: Re: toujours. (paul)    Jeu 17 Jan - 16:20



Son cœur se décompose doucement et le malaise semble atteindre Paul lui-même, qui garde ses prunelles rivées sur elle. Elle ne dit plus rien, elle attend quelques secondes. Bientôt, elle va trouver le courage d'esquisser un geste et la machine va se mettre en mouvement. Avant qu'elle n'ait le temps de se désoler davantage, ses jambes la ramèneront jusque chez elle et elle pourra s'asseoir sur sa chaise, en face de la fenêtre, avec une tartine de confiture pour panser ses blessures, Marcel, tout contre elle. Mais il ouvre la bouche et le voilà qu'il parle. A-t-il le pouvoir d'encore changer la donne ?
- Anja, oui. Je me souviens. Je suis désolé, tu as beaucoup changé alors.. C’est vrai que je ne t’ai pas reconnu. J’espère que tu ne m’en veux pas trop.
Son cœur fait un bond. Est-ce la vérité vraie ? Peut elle vraiment y croire ? Elle le détaille, cherche à déterminer s'il est sincère ou si il se fiche complètement d'elle. Il a l'air désireux de se rattraper et le sourire qu'il lui offre contribue à sa bonne foi. Pour prouver sa bonne volonté, il avance même sa main vers la sienne et la prend délicatement. Alors, elle décide de le croire. Très bien, considérons qu'il dit la vérité. Qu'il se souvient vraiment. Elle hausse les épaules, une petite moue accrochée aux lèvres.
- Ce n'est pas grave.
Son ton est plus formel, plus loin de celui qu'elle avait, lorsqu'elle lui sautait au cou en lui rappelant des souvenirs d'enfant. C'est vrai, ils ont grandi. Elle est censée être une adulte maintenant, et il ne faut apparemment plus qu'elle réagisse de cette manière, surtout avec des presque inconnus. Enfin, elle connait Paul, bien sûr. Mais qu'est-ce qu'il a encore à voir, ce Paul-là, avec le Paul enfant ? Pas grand-chose, sans doute. A y regarder de plus près, elle ne reconnait rien, aucun des nombreux détails gravés dans son esprit. Comme s'il avait entièrement changé et qu'il ne restait rien du Paul qu'elle aimait. Ça la rend un peu triste, de se dire ça, et son sourire ne revient pas. C'est vrai, ça ne renaît pas comme ça, un sourire, une fois qu'on l'a perdu. Il lui faut le temps et la raison de revenir. Il est sur la bonne voie, mais ça ne suffit pas pour tout rattraper. Parce que malgré tout, il ne l'a pas reconnue, il ne s'est pas souvenu ! N'importe qui pourrait prétendre, maintenant, la reconnaître, sans pourtant avoir le moindre souvenir d'elle. Elle devrait sans doute partir. Mais il y a quelque chose qui la pousse à rester, peut-être dans ce sourire ?
- J’étais sur la plage, ce matin. J’ai cherché le coquillage, mais je n’ai pas réussi à le retrouver, alors c’est vrai que je m’en suis un peu voulu. Et je suis vraiment idiot, pardonne moi de ne pas t’avoir reconnu. Au fond, tu as toujours le même sourire, et la même énergie que quand on était petits.
Ses lèvres s'étirent légèrement. Puis, comme s'il ne pouvait plus se retenir plus longtemps, un large sourire s'y affiche. Elle se retient de lui sauter une nouvelle fois au cou, de se lover dans ses bras. Un peu de tenue, il faut respecter les politesses. Elle le détaille, le jauge du regard, avec ce petit sourire espiègle aux coins des lèvres. S'il se rapprochait d'elle, il pourrait presque l'attraper.
- Le même sourire ? Vraiment ?
Est-ce qu'il s'en souvient, de ce qu'il avait l'habitude de lui dire ?

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MessageSujet: Re: toujours. (paul)    Ven 18 Jan - 19:35

Il continue de la regarder, de la détailler. Est-ce que la tristesse a quitté son regard ? Est-ce que son sourire, un joli sourire, plein de lumière, est revenu sur ses lèvres ? Il le guette, ce sourire. Cette étincelle dans le regard d’Anja, jolie Anja, Anja qui semble pleine de vie, qui semble encore un peu enfant, avec la douceur dans ses yeux, une certaine candeur aussi. Mais avec elle, le mot candeur ne possède aucune connotation péjorative, bien au contraire. Quand il la regarde, il aimerait l’avoir, lui aussi. Au lieu de ça, il n’est que secret, que mystère. Que vide, aussi. Comme une coquille, qui ne serait que ça : coquille. Coquille vide, sans rien dedans que de l’air, de l’eau, du vide. Du rien. Du sable qui la ronge et qui l’abime. Il la détaille. L’évocation de leur coquillage semble faire son effet. Celle de son sourire toujours identique semble le compléter, le dédoubler. Il ne la quitte toujours pas des yeux, la détaille. Comme s’il la voyait pour la première fois et qu’il chercher à intégrer chaque détail de son visage à sa mémoire, cette mémoire qui lui joue des tours, qui le pousse à faire du mal à des personnes qu’il a connu. Elle est fine, Anja. Presque maigre. C’est un peu inquiétant, à la regarder comme ça. Comme si elle n’avait pas assez à manger, comme s’il lui manquait de quoi se nourrir. Sans pour autant paraître anorexique. Il n’aime pas trop ça. Le panier qu’elle porte semble faire deux fois son poids. Puis ses yeux remontent vers son visage. Vers ses grands yeux bleus. Il n’en a jamais vu d’aussi grands. Ni d’aussi perçants. Ni d’aussi bleu océan, bleu mer, bleu lagon. Bleu calme, bleu clair. Pas ce bleu encre, ce bleu ecchymose. Non, non. Bleu doux, bleu tendre. Vers son nez fin. Vers sa bouche rosée, aux lèvres fines. Oui, elle est jolie, Anja. Belle, même, il dirait. Sans ce besoin que peuvent avoir les autres femmes, celles de là-bas, celles qu’il a connu ailleurs, de se maquiller. « Elle gâcherait sa beauté, à se maquiller », qu’il se dit. Il ne peut retenir un petit sourire, acquiesce.
- Le même sourire, oui.
Il continue de la détailler, puis décide de continuer, peu assuré :
- Le même sourire que quand on passait nos journées à la plage à chercher les coquillages. Le même sourire que quand on a trouvé celui que l’on a décidé d’enterrer, pour qu’il reste à nous. Un sourire d’enfant, aussi, un peu. Après tout, c’est ce que tu étais, ce qu’on était quand je suis partie : deux gamins.
Hésitation. Il la fixe, plante son regard dans le sien.
- Désolé de ne pas avoir écrit plus que ce que j’ai fait. J’ai passé tout mon temps en mer, après être parti.
Il la détaille, tente un petit sourire. Fait que ça marche. Fait qu'elle ne perde pas une fois de plus son joli sourire si blanc, si lumineux, ce sourire qui éclaire, quand même, et encore plus qu'un phare dans la nuit noir, il en a l'impression. Fait qu'elle le garde, qu'elle ne le quitte plus, et surtout pas à cause de lui.
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MessageSujet: Re: toujours. (paul)    Sam 19 Jan - 12:48


Quand il la regarde, on dirait qu'il fouille son visage à la recherche de tout ce qui est caché, comme s'il cherchait à percer son mystère, son enveloppe corporelle pour accéder directement à ses sentiments, à son âme. Anja se dit qu'elle a des pensées étranges. Il doit juste être en train de la regarder, comme elle l'a regardé tout à l'heure, juste pour voir s'il arrive à reconnaître certains traits de son visage, malgré tout ce qui a changé au fil de ces nombreuses années qu'ils ont passé séparés. Elle a envie de remonter le temps, tout d'un coup, de pouvoir tout changer. Remonter jusqu'à ce fameux jour et l'empêcher de partir. Avait-il seulement réalisé, que ça lui faisait du mal, à cette enfant avec qui il avait l'habitude de jouer ? Elle aurait voulu qu'il ne parte jamais. Mais Paul la sort de ses pensées en reprenant.
- Le même sourire, oui.
Et le sourire sur son visage trouve son écho sur le sien. Son regard est toujours fixé sur elle, comme s'il ne voulait pas s'en détacher, comme s'il cherchait à garder toute son attention. Sa voix se fait plus hésitante, moins assurée, mais il continue quand même.
- Le même sourire que quand on passait nos journées à la plage à chercher les coquillages. Le même sourire que quand on a trouvé celui que l’on a décidé d’enterrer, pour qu’il reste à nous. Un sourire d’enfant, aussi, un peu. Après tout, c’est ce que tu étais, ce qu’on était quand je suis partie : deux gamins.
Et le visage d'Anja continue de s'éclairer. Ça lui fait comme un pansement au cœur. Comme si, après toutes ces années, il réparait finalement une des déchirures de son enfance. C'est bien Paul, son Paul, celui qu'elle connaissait mieux que personne, qu'elle a retrouvé. Son Paul qui semble désormais récupérer ses souvenirs.
- Désolé de ne pas avoir écrit plus que ce que j’ai fait. J’ai passé tout mon temps en mer, après être parti.
Elle le regarde, hausse les épaules. Bien sûr qu'elle a attendu ses lettres. Au début, il écrivait régulièrement et elle se précipitait toujours pour les lire. Elle déchirait l'enveloppe à la hâte et appréciait le texte des yeux. Il ne se passait pas grand-chose, pour ne pas dire rien à Almayer, les lettres de Paul coupaient son quotidien et la distrayaient un peu. Et puis, cela voulait dire qu'il ne l'oubliait pas, qu'elle comptait toujours pour lui et qu'ils seraient amis pour la vie. Et qu'il allait revenir ! Et puis, les lettres s'étaient faites de plus en plus rares, plus espacées. Anja avait fini par comprendre qu'il ne reviendrait pas et qu'il ne lui écrirait plus. Elle avait réalisé que l'amitié n'est pas éternelle et que parfois, la perte est inévitable. Cela lui avait fait mal, un peu. Mais la douce, la gentille Anja aurait été incapable de lui en vouloir. Elle s'était dit qu'il avait trouvé des amis plus intéressants qu'elle et qu'elle avait été remplacée. Ce n'était pas la faute de Paul, s'il y avait des gens mieux qu'elle et si elle était restée là pendant que lui partait. C'était comme ça, c'était la vie. Alors, elle continue de sourire parce que ce n'est pas sa faute et parce qu'elle ne va pas lui reprocher quelque chose de si vieux. De toute façon, elle est incapable de reprocher quoi que ce soit à qui que ce soit. Elle détaille Paul. Paul qui a l'air plus réservé mais qui semble faire des efforts pour ne plus l'être.
- Ce n'est pas grave, mais dis moi.. Comment c'était là-bas ? Et la mer ? Comment c'était d'être sur une mer ailleurs, une mer différente d'ici et pourtant pas tout-à-fait ? Raconte moi, Paul, raconte moi la vie là-bas.




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MessageSujet: Re: toujours. (paul)    Dim 20 Jan - 23:09

Il continue de la détailler, de fixer ce sourire qu’il ne veut pas voir partir, qu’il veut voir rester sur son visage encore un moment, ne serait-ce qu’un instant. Mais un instant assez long pour qu’au final, il ne la quitte plus. Et surtout pas par sa faute à lui. Il sait qu’il y a de ça quelques années, elle a perdu son sourire lors du départ de son ami, le petit Paul Laclos de dix ans, parti vivre la grande vie avec ses parents, là-bas, en Vendée. Une grande vie, mais aussi avec un grand vide. Après tout, il n’était qu’un gosse quand il est parti, quand il a quitté Almayer pour la Vendée, pour aller vers l’océan, l’océan plus grand encore que cette mer à laquelle il était habitué, avant de s’en aller. Il n’était qu’un gosse habitué à la présence de sa meilleure amie depuis toujours et, d’un seul coup, un peu contre son bon vouloir, on lui a retiré ça après l’avoir affublé de promesses : qu’ils viendraient à chaque vacances scolaires, qu’ils posteraient en temps et en heure chacune de ses lettres, qu’ils continueraient à rester amis et que la distance, au fond, ils ne la sentiraient pas vraiment. Et le pire, c’est que Paul y avait cru. Il avait cru aux promesses des adultes, des grandes personnes, des grandes personnes qui pourtant mentent beaucoup. Dès les premiers jours, il sentait la différence entre là-bas et Almayer, et la distance, le manque creusait en lui comme un tonneau qui ne serait jamais rempli. Toutes les personnes autour de lui n’étaient que Danaïdes, qui s’afféraient à tenter de réussir une tâche qu’ils ne pouvaient réaliser. : combler ce manque, ce tonneau sans fond dans son ventre, dans son cœur. Il n’y avait qu’une personne qui possédait le fond du tonneau de Paul : Anja. C’est ce qu’il croyait, au début : qu’il resterait toujours vide dans son corps, dans son cœur, parce qu’il lui manquait sa meilleure amie, son soleil à lui, qui l’éclairait dans chaque instant, avec ses cheveux dorés, ses dents blanches et ses yeux si lumineux. Et au fur et à mesure du temps qui passait, ses lettres quotidiennes devinrent hebdomadaires. Bi-mensuelles. Mensuelles. Trimestrielles. Annuelles. Inexistantes. Comme si, au fond, les grandes personnes avaient raison : le temps, il guérit tout, ou presque. Et même s’il gardait toujours en tête, et dans un coin de son cœur, un souvenir d’Anja, il rencontrait de nouvelles personnes, qu’il apprenait à aimer. Et il a découvert une autre vie, une nouvelle passion, et a commencé à vivre sa vie sur les voiliers. Jusqu’à ce jour.
Alors il la regarde en train de le questionner sur sa vie, sur ce qu’il avait fait. Sur les mers que lui et son voilier avaient foulées. Il a un petit sourire, qu’il n’est pas capable de retenir, en se remémorant ces sensations, ces sensations ancrées au fin fond de lui, qu’il ne pourra jamais oublier. Il sent déjà l’air marin dans ses narines.
– Je vais te raconter tout ça, oui. Mais pas ici, pas sur le marché. On risque de gêner les passants, et à rester debout, on finira par avoir mal aux jambes. Suis-moi !
Alors sa main se glisse dans celle d’Anja, et il l’entraine avec lui, en direction de la plage. Il la garde entre ses doigts, la serre, pour ne pas rompre le contact, pour qu’ils restent comme ça. Pour ne pas qu’elle s’en aille dans un autre sens. Et il ne dit rien, il se tait, jusqu’à arriver sur la table. Alors, il se laisse tomber sur le sable, comme un peu plus tôt dans la matinée. Et il fixe la mer quelques secondes avant de tourner son regard vers Anja. Il lui sourit, un sourire un peu timide, oui, mais bien présent, qui vient éclairer son visage. Il lui sourit, il la détaille un instant, avant de retourner son regard vers la grande bleue.
– Alors, dis moi. Qu’est-ce que tu veux savoir ?
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MessageSujet: Re: toujours. (paul)    Mer 23 Jan - 13:35



Elle ne détache pas ses yeux de lui, le regarde toujours. Sa présence lui a tant manqué. Sa voix aussi, mais elle n'est plus celle d'un enfant de dix ans et elle ne la reconnaît plus. Ça la rend triste, un peu, en y pensant. Elle est synonyme des longues années qui se sont écoulées avant leurs retrouvailles aujourd'hui.
- Je vais te raconter tout ça, oui. Mais pas ici, pas sur le marché. On risque de gêner les passants, et à rester debout, on finira par avoir mal aux jambes. Suis-moi !
Elle le détaille, acquiesce. Elle a envie de savoir. De savoir pour quoi il l'a quittée. De savoir ce qu'il avait de si extraordinaire, le monde extérieur, pour qu'il l'abandonne. Parce qu'il l'a bel et bien abandonnée. L'enfant de dix ans n'avait aucune chance, aucune autorité face aux adultes. Mais il a vingt-six ans maintenant. S'il avait voulu revenir avant, il aurait pu. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il ne l'a pas voulu. Et Anja voudrait savoir quelles sirènes le retenaient à l'autre bout du monde. Loin. Loin d'Almayer. Loin d'elle. Comme si Paul n'était fidèle qu'à lui, qu'à l'océan mer.
Mais il prend doucement sa main et leurs doigts s'entremêlent. Elle arrête de penser à cette trahison, trop ancienne pour compter encore vraiment. L'enthousiasme et l'assurance avec lesquels il l'emmène font taire ses doutes, la rassurent. Au fond d'elle, elle se dit qu'il a l'air content de la voir, content pour de vrai, et pas un content forcé. Anja n'aime pas les hypocrites, ni les menteurs. Parce qu'il y a un moment où la vérité finit toujours par ressortir et elle fait toujours mal. Elle n'a pas envie d'avoir mal. Elle a déjà eu assez mal, quand sa mère est partie. Quand elle l'a regardée avec son petit sourire, celui qu'elle lui réservait, celui, tendre, qui faisait naître une petite fossette sur sa joue. Son sourire préféré. Et qu'elle lui a dit Anja, je m'en vais quelques temps. Et l'enfant lui avait demandé Pour combien de temps ? Où ? Longtemps ? et surtout Pourquoi ? Elle l'avait regardée dans les yeux, s'était agenouillée pour être à sa hauteur et l'avait prise par les épaules et elle lui avait dit Pas longtemps, quelques temps. J'ai besoin de voir le reste du monde. Je t'écrirai des cartes, c'est promis. La fillette l'avait regardée sans comprendre Mais Maman, tu ne peux pas. Qui s'occupera de Marcel ? Il y avait quelque chose qui s'était voilée dans les yeux de sa mère. Et inconsciemment, Anja avait compris. Quelque chose s'était brisée en elle quand elle avait répondu Toi ma puce, c'est toi qui t'en occuperas. C'était là qu'elle avait su. Que ce n'était pas un départ temporaire mais que sa mère ne reviendrait jamais. Elle avait toujours pris soin de son frère. Parce que c'était son rôle, et parce qu'elle l'aimait.
Paul s'assoit sur le sable et Anja fait de même à côté de lui, pour ne pas rompre leur bulle. Un timide sourire s'inscrit sur ses lèvres et un autre naît sur celle d'Anja, parfaite symétrie. C'est vrai, Paul lui donne envie de sourire. Malgré tout, elle est contente qu'il soit revenu, contente qu'il ait fini par se rappeler du coquillage et contente qu'il soit là, avec elle.
- Alors, dis moi. Qu’est-ce que tu veux savoir ?
Elle continue de le détailler, même s'il a tourné ses yeux vers l'océan mer, et qu'elle ne peut plus se plonger dans ses iris clairs. Même si elle a envie qu'il regarde de nouveau vers elle, parce qu'elle voudrait pouvoir observer son visage encore et encore, et peut-être pas seulement à la recherche de l'ancien Paul.
- Tout ! Raconte-moi tout ! Comment est-ce, la vie là bas ? Et les villes, comment sont-elles ? Et la mer ? Dis moi comment est la mer !
Anja s'enflamme. Elle veut savoir, elle veut comprendre. Qu'est-ce qu'il y a de plus là-bas ? Elle veut connaître tous les détails qu'elle a manqués, tout ce à quoi une amie aurait assisté, tout ce qui fait que son Paul est devenu cet autre Paul, aujourd'hui. Elle veut comprendre, mettre le doigt sur ce qu'il a de différent, de profondément changé.

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MessageSujet: Re: toujours. (paul)    Dim 27 Jan - 3:38

Ses yeux sont fixés sur son grand amour, son seul véritable amour. La mer. Cette mer qui porte, qui transporte, qui emporte. Celle qui prend votre cœur, qui le sale, qui l’ensable, qui le garde pour ne plus jamais vous le rendre. Celle qui vous vole, dès que vous l’effleurez, une partie de vous. Et dès lors, vous lui appartenez, et elle vous attire. Vous devenez le serpent charmé, le spectateur de cette enchanteresse, l’amant de la reine. Vous ne vous échappez pas ; vous n’en n’avez pas la possibilité, ni même l’envie. Vous êtes pris au piège, celui de la séductrice, et vous êtes envoutés. Et sans équivoque, vous lui appartenez, à la mer. Vous lui êtes soumis, vous ne pensez qu’à elle, tout le temps. Vous voulez la rejoindre. C’est elle, son grand amour. Plus que quelque autre humain ou humaine, plus que quelque autre palpitant, plus que quelque autre goutte de sang pouvant être versée. C’est à elle qu’il est fidèle, c’est elle qu’il ne trahira jamais. La mer. Cette mer qu’il fixe de ses yeux couleur océan. Bleu mer, bleu ciel, bleu turquoise. Bleu canard, bleu marine, bleu encre. Bleu. Des yeux qui s’accordent à elle, des yeux qui la fixent, qui la veulent. Des yeux qui le pousse à la désirer, cette mer, à vouloir naviguer sur elle et rester, ainsi, pendant des mois, en tête à tête avec elle. C’est la mer, sa mer, sa bien-aimée. La seule qui le connait réellement, qui sait qui il est, tout au fond de lui, tout au fond de son cœur. La seule, la muette. Il lui appartient. Tout son être lui appartient. Tout ce qui fait de lui ce qu’il est. Elle, la gardienne de ses secrets.
Un petit sourire se dessine sur ses lèvres lorsqu’il entend la réponse d’Anja. Il aurait dû s’en douter, un peu, que ce serait ce genre de réponse là qu’il obtiendrait avec une telle question. Il a cette impression de la connaître comme s’il avait été toujours là, comme si ça n’était pas leur première rencontre – la première depuis plus de seize ans. Il ne sait pas pourquoi il n’est pas revenu à Almayer, toutes ses années. S’il l’avait fait, la différence se serait largement plus fait sentir, il en est certain, c’est une évidence, au même titre que son amour démesuré pour la mer. Il continue de sourire, ne quitte toujours pas l’eau des yeux, cherchant ses mots, et quel récit peut-il bien lui raconter. Elle le questionne en premier lieu sur ce qu’il n’a pas vu, pas vraiment – ce dont il s’est totalement moqué pendant ces années. Doucement, ses dents viennent se planter dans sa lèvre inférieure, tandis qu’il est toujours à l’affut des bonnes paroles à prononcer. Il se lance finalement :
- Les villes, les villes, elles n’ont pas grand-chose pour elles. Je n’y ai jamais réellement fait gaffe, ce n’est pas elles qui m’ont accueillies au sens figuré du terme. Oui, c’est vrai, j’y ai dormi parfois, j’ai foulé leurs rues de mes chaussures, j’ai échangé quelques mots, des banalités assez futiles avec passants et commerçants, mais ce ne sont pas elles qui m’ont le plus marquées. Les villes, elles sont comme ici. En plus grandes, et en plus accessibles, c’est tout. En fait, elles n’ont pas grand intérêt.
Mais à l’idée d’évoquer la mer, d’en parler à voix haute, il ne peut retenir un sourire qui vient illuminer doucement, presque tendrement son visage. Une de ses mains se pose sur le sable, parmi lequel ses doigts pénètrent doucement. Il n’est pas chaud comme lorsqu’il l’avait quitté la dernière fois ; l’hiver a enlacé Almayer, et il le ressent à travers cette poignée qu’il serre entre ses doigts. Lentement, sans ouvrir la pince que forme sa main, il la porte devant son visage. Ses doigts s’écartent, un par un, et le sable s’envole, virevolte, s’en va pour se poser sur le sol à quelques mètres de là – mais ça, il n’en est même pas sûr. Ses yeux bleus opale se reposent à nouveau sur les vagues qui viennent lécher les grains de sable et les quelques galets, et il se dit qu’il n’aurait suffi que de quelques mètres à faire en plus, et cette mer, sa mer, il aurait pu la toucher. Mais il n’avance pas, il ne bouge pas. Il se contente de continuer, toujours, de sourire en la fixant, cette belle. Sa belle.
– La mer, j’en suis tombé amoureux. Certains ont en eux l’envie pressante de retrouver l’être aimé, le ventre qui se noue et le cœur qui se serre à cette idée. Moi, ça me fait ça aussi, mais avec la mer. J’ai rencontré un grand nombre de femmes, toutes ces années, et aucune n’a réussi à prendre le dessus sur Elle, sur la mer. A peine mon pied se posait sur le sol portuaire que déjà l’envie de partir me reprenait, et que je me retenais de remettre les voiles pour plusieurs mois. La mer, elle est partout pareille. Parfois un peu plus chaude, parfois un peu plus froide, mais au fond, elle reste la même, celle qui te berce et qui te porte là où tu espères qu’elle te portera. La mer est toujours pareille, alors même quand je partais pendant des mois et des mois, je ne me sentais jamais seul. Elle était là, près de moi, et au fond, elle valait bien toutes les présences humaines que j’aurais pu avoir avec moi.
Doucement, sa tête se tourne vers Anja, et ses yeux qui son amour pour retrouver son amie – celle qui l’était. Il la détaille un instant, un sourire aux lèvres. Oui, la mer est son amour, mais l’amour n’apporte pas spécialement tout ce qui est nécessaire à quelqu’un pour être vraiment lui. Il l’a expérimenté. Et c’est une voix de petit garçon qui, cette fois, perce à travers ses lèvres. Et son sourire s’agrandit.
– J’ai beaucoup navigué, tu sais ? J’ai navigué sur toutes les mers, dans tous les océans. Je suis allée de la Norvège à l’Inde, et même plus loin encore. Ne me demande pas comment sont les Vendéens, car je n’en ai aucune idée. Je peux te parler des Norvégiens, des Argentins, des Indiens, des Cambodgiens. Mais pas les Vendéens, car j’ai toujours tout fait pour les quitter. J’ai voyagé, Anja. J’ai découvert qu’en dehors d’Almayer, il existait un monde, un monde qui me donne envie de reprendre la barre et de repartir, là, maintenant. En tête à tête avec la mer. Et pourtant, c’est étrange, parce que quelque chose me retient ici, sans que je n’arrive à deviner quoi. Tu dois trouver ça bête.
Conclue-t-il en retournant la tête, en détournant les yeux.
Quelque chose le retient à Almayer.
Ou quelqu’un.
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MessageSujet: Re: toujours. (paul)    Sam 2 Fév - 15:13


Elle écoute son récit. Elle boit ses paroles, avide de voyage, d'éloignement, de dépaysement. Parfois, elle a envie d'ailleurs, Anja. Elle a envie de prendre quelques affaires, de les mettre dans un sac à dos et de partir. Partir simplement. Pas pour dans un endroit précis, mais pour aller quelque part. Pour voir le monde, pour voir les gens. Comment ils vivent, comme c'est, ailleurs. Pour découvrir d'autres merveilles. D'autres possibilités. Mais la vie d'Anja est déjà toute tracée. Elle est trop frêle pour un monde trop grand. Il pourrait l'engloutir, ne faire qu'une bouchée d'elle. L'avaler, comme ça, sans prévenir, d'un seul coup. Il vaut mieux qu'elle reste là. Qui sait ce qu'elle deviendrait, seule, perdue dans le monde hostile. Un monde qui lui est inconnu. Là où les gens sont trop pressés pour s'arrêter. Là où ils ne se connaissent pas et ne veulent pas se connaître. Là où on ne s'aide pas, là où on ne parle pas. Là où tout est noir, où tout est froid. Elle a besoin de chaleur, Anja. De douceur. Les grandes villes lui feraient peur. Elle se noierait dans la foule des anonymes. Elles briseraient la brindille, l'étincelle. Anja est bien trop gentille, les gens profiteraient d'elle. Ici, elle est à l'abri. Elle ne risque rien. Almayer lui convient bien. La douceur, un peu mélancolique. Elle est à sa place ici. Elle est Almayer, comme tous ses habitants, tous ces gens qu'elle connait, le sont aussi.
Quand il parle de la mer, il y a comme quelque chose qui change chez lui. Qui l'illumine. C'est comme si elle formait une entité dans son esprit. Comme s'il parlait d'une femme. Une femme qu'il aimait. Alors Anja comprend qu'elle s'est trompée. Que les femmes avec qui elle l'imaginait n'ont aucun intérêt, aucune consistance. Parce qu'il n'y a pas de place dans son cœur. C'est la Mer toute entière qui l'occupe, qui se l'est appropriée et le lui a dérobé. Elle comprend qu'elle ne pourra jamais comprendre.
Elle l'aime bien, elle aussi, cette immensité bleue. Elle aime bien la regarder, elle aime bien s'y baigner. Mais jamais, elle n'a éprouvé cette fascination, cette sorte d'amour, que Paul éprouve pour elle. Au fond, elle lui fait un peu peur aussi, la mer. Elle sait qu'elle pourrait lui enlever son père, à tout moment. Dès qu'elle s'agite, qu'elle se révolte, Anja voudrait l'apaiser, cette mer déchaînée. Elle voudrait soigner ses blessures, celles qu'elle n'a jamais réussi à soigner chez sa propre mère. Mais elle est condamnée à échouer encore et encore. Alors c'est son frère qu'elle protège du monde extérieur, qu'elle entoure de ses bras, comme pour faire rempart de son corps, comme pour l'empêcher d'être blessé par quoi que ce soit, comme pour se prendre les épines à sa place. Pour qu'il ne risque plus rien.
Elle acquiesce. Il y a comme une lueur un peu triste dans ses yeux. Peut-être parce qu'elle sait déjà, Anja, qu'elle ne partira jamais d'ici. Qu'Almayer a été sa première demeure et sera aussi la dernière. Qu'elle sera la seule qu'elle ait jamais connu. Ce monde fascinant plein de bruits plein de gens, ce monde qui attire tant Paul et qui le reprendra à elle, ce monde là, elle ne le connaîtra jamais. Almayer c'est toute sa vie. C'est toutes les personnes qu'elle aime. C'est tous les lieux qu'elle aime. C'est tout ce qu'elle connait. Il n'y a que Paul, cet élément perturbateur, cette comète qui vient traverser son ciel. Un élément étranger, une pièce rapportée, comme s'il n'avait rien à faire là. Parce qu'elle sait bien, qu'il va repartir. Il l'a dit lui-même, il en a envie, il en rêve.
Et finalement, elle dit. Tout doucement.
- Ça doit être joli.
Elle voudrait le voir, le découvrir, ce monde, ces contrées lointaines, si belles, si spéciales. Mais elle sait que ce ne sera jamais le cas. Alors elle se contente de ses mots. Elle continue de regarder son profil. Il semble déjà reparti. Ses pensées sont déjà ailleurs. Elles ne lui appartiennent déjà plus.
- Peut-être que tu as besoin de retrouver un peu la mer d'ici, celle de ton enfance. De te rappeler un peu Almayer et son ambiance. La vie ici. De réaliser que tu ne rates rien, que tu l'as peut-être un peu idéalisée, dans tes souvenirs. Peut-être que tu as besoin de te rassurer. Tu es là pour être certain qu'il n'y a rien qui pourra te manquer ici, quand tu seras reparti là-bas. Quand la mer t'aura repris. Tu es là pour ne pas avoir de regrets. Ce n'est pas bête. Au contraire.
Et elle lui fait un petit sourire, pour appuyer ses propos. Comme pour lui dire je comprends, c'est normal. peut-être que moi aussi, je ferai ça si j'étais partie. je ne t'en veux pas. je le sais bien, déjà, que tu vas t'en aller. je ne suis pas si naïve. je me suis préparée à l'idée. ne t'inquiète pas, je ne m'attacherai pas trop. je sais que tu n'es pas vraiment de retour, que rien ne redeviendra comme avant. je sais que nous ne sommes plus des enfants. j'ai perdu mes illusions. je sais que ton retour n'est que temporaire. je ne chercherai pas à te retenir ici, je te le promets. quand il sera temps, quand tu auras fait ce que tu as à faire ici, ou que l'appel de la Mer se fera trop pressant, je ne te retiendrai pas. je te laisserai glisser entre mes doigts, comme cette poignée de sable, et m'échapper à jamais. je te le promets. Comme si c'était déjà inexorable.

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